L'Art contemporain serait-il une glorification de la technique ou bien simplement une technique de glorification ? Le concept lui-même s'appuyant sur une idée abstraite ou intellectuelle, idée fusse-t-elle vide de sens (le vide étant encore plus valorisant que le plein pour un concept) mais ayant la faculté de se reproduire à l'infini, se développer avec les moyens qui sont aujourd'hui à notre portée, de se transformer en une véritable déification parodique et mécanique.

Le terme de déification mécanique rejoignant bien sûr l'adoration subjective d'un objet pour en détourner le sens primordial et l'ériger en oeuvre d'art... Mystification, leurre, illusion, déformation, transformation du sens; déjà les surréalistes l'avaient utilisé; une simple chaussure de femme à talons aiguille se muant en oiseau était encore teintée de magie tribale, de symbolisme panthéiste, alors que l'art contemporain d'aujourd'hui n'a fait que siffonner le sens pour le vider de son contenu et en faire un objet mort à toute relation au sacré, au spirituel, en faire un ersatz, une copie uniforme et reproductible, callibrée pour l'exportation.

Il suffit de relire René Guénon pour s'en convaincre.

Dans "les dures vérités" il oppose Uniformité et Unité :

"L'uniformité, pour être possible, supposerait des êtres dépourvus de toutes qualités et réduits à n'être que de simples unités numériques; et c'est aussi qu'une telle uniformité n'est jamais réalisable en fait, mais que tous les efforts faits pour la réaliser, notamment dans le domaine humain, ne peuvent avoir pour résultat que de dépouiller plus ou moins complètement les êtres de leurs qualités propres, et ainsi de faire d'eux quelque chose qui ressemble autant qu'il est possible à de simples machines, car la machine, produit typique du monde moderne, est bien ce qui représente, au plus haut degré qu'on ait encore pu atteindre, la prédominance de la quantité sur la qualité...

... L'occidental moderne ne se contente d'ailleurs pas d'imposer chez lui un tel genre d'éducation (tous les individus sont équivalents entre eux); il veut aussi l'imposer aux autres avec tout l'ensemble de ses habitudes mentales et corporelles, afin d'uniformiser le monde entier, dont, en même temps, il uniformise aussi jusqu'à l'aspect extérieur par la diffusion des produits de son industrie. La conséquence, paradoxale en apparence seulement, c'est que le monde est d'autant moins "unifié", au sens réel de ce mot, qu'il devient ainsi plus uniformisé; cela est tout naturel au fond, puisque le sens où il est entraîné est celui où la "séparativité" va en s'accentuant de plus en plus; mais nous voyons apparaître ici le caractère "parodique" qui se rencontre si souvent dans tout ce qui est spécifiquement moderne.

René Guénon extrait de Orient et Occident - Editions Vega 1948