Pour Gleizes, tout a commencé malheureusement à la Renaissance italienne du XVIème siècle, qui arrive en grande pompe suivie des trompettes et des gloires florentines, qu’il considère comme une invasion. Invasion officielle mais invasion tout de même :

Dans l’histoire de notre art la pression la plus désastreuse qui fut commise, à cause de la direction malheureuse qu’elle imprima, fut incontestablement l’invasion officielle appelée la Renaissance du XVIème siècle. Au lieu de peser, d’une part, le patrimoine artistique, colossal et si original, que nous possédions alors, d’autre part, cet art italien si éloigné de nos aspirations primordiales et si imprégné de l’antiquité grecque, de gaieté et de cœur, sur le rosier vigoureux qui avait fleuri les roses de nos cathédrales, nous avons accepté la greffe du rameau latin, déjà épuisé, dont le feuillage envahissant allait, des siècles durant, retarder la floraison de la branche maîtresse…[1]

 

D’aucuns rangent alors Gleizes dans la catégorie des pires réactionnaires et conservateurs puisqu’il défend à tout crin une Renaissance française, « plus profitable et plus conforme aux espoirs de la race, plus belle et mieux à son heure, près de deux siècles auparavant… »

Sa thèse est-elle dès lors compréhensible et soutenable ? Gleizes est de toute évidence un homme du Moyen-âge égaré dans une ère moderne qui n’a selon lui comme idéal que la mécanisation, la répétition des objets à l’infini, afin que chacun puisse accéder aux biens de consommation courante, mais sans jamais avoir la possibilité de créer lui-même ces objets, en lui conférant des symboles qui le relieront au Sacré.

 

Il compare l’avènement de la Renaissance italienne avec l’avènement de l’ère industrielle au XIXème siècle. Pour lui, les effets ont été dévastateurs.

Mais que s’est-il passé au XIVème siècle en Europe et en France ? Qu’a trouvé Gleizes dans les livres et dans l’histoire de l’art pour à ce point renier les artistes les plus géniaux de la Renaissance, qui pour lui n’ont en fait été que les otages de leurs commanditaires ? Faut-il tout simplement se replacer dans le contexte terrible de la Peste noire du XIVème siècle qui a vu l’effondrement de l’Europe ? Les charges de Gleizes sont sévères et comparables au jugement du Père qui accuserait ses enfants de n’avoir rien fait pour sauver leur famille et lui redonner confiance. Pour lui, la Renaissance, au lieu de puiser dans ce Moyen-âge qui avait lui-même tant puisé dans l’art byzantin, s’est contenté d’un revers de la manche d’effacer de sa mémoire plusieurs siècles de révélation artistique. Cet art médiéval dont la richesse et la variété suivaient les routes des marchands qui venaient d’Afrique, du Moyen-Orient et même d’Asie ; un art qui apportait avec lui les savoir-faire tels que la céramique, la poterie, la mosaïque, la ferronnerie, la gravure, la verrerie, le vitrail, la fresque, la tapisserie, la reliure, l’enluminure, l’impression, les pigments, le tissage, la soierie… Un art qui allait permettre même au plus humble des artisans de travailler et de faire vivre sa famille, un art bien sûr à prédominance religieuse mais dont les thèmes et les œuvres peintes paraissent aujourd’hui plus jeunes et plus pures que les mises en scène spectaculaires de Raphaël ?

Qu’en dire alors de la célèbre et mystérieuse tapisserie de la Dame à la Licorne dont on sait maintenant qu’il y eut plus de six interprétations réalisées dans des ateliers de tissage à travers l’Europe ? Faut-il y voir pour Gleizes l’avènement d’un art qui instruisait le peuple sur les symboles cachés derrière cette « chanson de geste » plutôt que de l’avoir considéré comme féodal ? Et cette Renaissance du XVIème siècle qui amène avec elle un savoir-faire stupéfiant de la part des artistes italiens ne sera-t-il apprécié que de l’élite royale et ecclésiastique, établissant un véritable plafond de verre avec le peuple ?

Gleizes donne les exemples concrets des anciens « imagiers » issus du Moyen-âge dans son article « La tradition et le Cubisme » qui fera grand bruit à l’époque. Ni Raphaël, ni Léonard de Vinci, ni Michel-Ange, qui ont selon lui eu une influence négative sur la France au XVIème siècle n’ont grâce à ses yeux depuis la mort de René d’Anjou, le principal mécène français du haut Moyen-âge.

Celui qui avait tant fait pour l’hégémonie de l’art français devait être également l’instrument de sa ruine. La mort de René d’Anjou fut, en effet, le signal imprévu de la Renaissance, puisque les guerres d’Italie en sont les raisons profondes : la venue officielle, à Paris, du Rosso et du Primatice à la verve étincelante, à la virtuosité consommée, au clinquant conventionnel, signifie nettement la direction que veut imposer à nos destinées celui qui est maître de l’heure. Et c’est l’engouement le plus intransigeant pour tout ce qui vient d’au-delà des Alpes, une griserie de pédantisme et d’artificiel pénètre l’aristocratie, bouleverse les cervelles, et devient raison d’état…[2]

 

Gleizes achève enfin sa rage contre l’invasion italienne avec cette apothéose, digne de l’épée d’Excalibur foudroyant l’ennemi…

De nombreux peintres demeureront ignorés à cause de ce fol enivrement de goût italien que nos chevaliers rapportent en croupe des expéditions ultramontaines, de nombreux peintres trop épris de leur terroir, trop sincères pour renier leur foi, trop respectueux de l’héritage des ancêtres seront méconnus pour n’avoir pas accepté le joug de cet art dont l’apothéose s’achève en marches triomphales et qui, dans l’éclat sonore des trompettes, parmi les oriflammes claquantes entre en France en Condottière…[3]

 

Il serait trop long d’énumérer ici l’impressionnante liste des peintres français qui, selon Gleizes, n’ont fait qu’accélérer la chute de « l’imagier » du Moyen-âge, seul à ses yeux, continuateur de l’annonciation. C’est là que l’expérience du Sacré a foudroyé l’auteur de « Vie et mort de l’Occident chrétien » depuis déjà longtemps, le faisant se séparer du spectaculaire et du mondain pour le plonger dans l’histoire de l’art, depuis l’héritage des celtes jusqu’à la renaissance italienne.

Pour lui, même en 1920 au Salon d’Automne, les œuvres exposées sont les produits de la sensibilité particulière et du goût. Elles partent de l’homme-unité et non de l’unité humaine :

Chaque individualité d’artiste est ravalée à la domesticité qui obéit aux ordres…[4]

Seuls les cubistes sont les premiers à s’être révoltés contre cet esclavage, conclut-il dans son article. Le cubisme qui était un langage développé par les peintres et les sculpteurs à travers toute l’Europe, en réponse aux peintres géométriques et abstraits issus de la révolution Russe de 1917, obéissent à une loi d’unité humaine et non d’unité individuelle. Mais que se cache-t-il alors en 1946, alors que sonne l’heure de la réconciliation avec la Foi chrétienne, alors que pour Gleizes, âgé de 66 ans, commence une longue correspondance avec Dom Angelico, le moine bénédictin de l’Abbaye de la Pierre qui Vire, créateur de la revue Zodiaque ? Le Sacré, par nature inviolable et domaine interdit aux profanes, ne doit en aucun cas être détourné de sa fonction liturgique. –« C’est ce qui maîtrise l’homme d’autant plus sûrement que l’homme se croit plus capable de le maîtriser (R. Girard) »



[1] Ibid., page 16.

[2] Ibid., page 17.

 

[3] Ibid.

[4] Ibid., page 43