Par delà la programmation numérique

Contre l’Ubérisation de l’homme et de la société

Par Guillaume Libert

Les nouvelles technologies de communication créées via les nouvelles start-up californiennes (voire européennes) et pilotées par ordinateur à distance ou wifi avec leurs applications téléchargeables sur nos téléphones portables sont censées nous aider à résoudre des problèmes liés à notre quotidien et à notre vie sociale (emploi, administration, téléphone, énergie, santé, urgences médicales, dépannage et réparation de toute sorte, achats en ligne, liens sociaux, etc).

Nous pouvons soi-disant nous passer grâce à ces applications téléchargeables de l’intervention d’un technicien (en cas de panne ou de problème domestique) ; technicien qui facturera son déplacement et son intervention, donc nous pourrons être autonomes…

Je ne crois pas que ce « scénario du futur monde connecté » soit fait pour nous aider réellement. Aujourd’hui ce scénario ne fait qu’aggraver le fossé générationnel ou social, créer du chômage, diviser les syndicats et menacer de déclencher une guerre civile. C’est ce que le philosophe Bernard Stiegler appelle « la disruption* » (*faille socio-temporelle entre la nature humaine qui est programmée selon un code génétique qui ne nous appartient pas mais qui appartient au divin et la machine cybernétique que nous avons-nous-mêmes créés pour nous autoprogrammer).

L’impossibilité de communiquer humainement sans passer par autre chose qu’un téléphone portable ou un ordinateur pour résoudre ces problèmes domestiques ou sociaux ont engendré ressentiment, rancœur, animosité puis une immense frustration, celle qui mène à la violence et à la haine de l’autre.

Ceux qui savent utiliser les nouvelles technologies de communication peuvent s’adapter à ce monde qu’on nous a préparé, monde du tout connecté donc monde ou plus rien ne passe désormais par l’homme mais bien par la machine cybernétique. Les « cybernautes » sont devenus les maîtres et peuvent alors dominer les autres, ceux qui n’y ont pas accès. Maîtres d’abord par leur pouvoir financier décuplé mais aussi parce que sans les non connectés dont ils ont besoin pourtant pour accomplir les tâches qu’ils ne peuvent faire sans eux (les travaux dits manuels), ils doivent les employer à demeure…

Actuellement, ceux qui sont exclus du monde connecté soit deviennent fous, soit se révoltent (on en a un exemple frappant avec le mouvement des gilets jaunes), soit se suicident soit fuient vers d’autres pays, soit s’isolent et deviennent alors des errants non connectés ou de futurs extrémistes.

Voilà donc le monde que l’on nous prépare si nous n’y prenons pas garde, un monde sans plus aucun lien avec nous-mêmes et avec notre besoin de spiritualité et de partage, de conte et de veillées, de regards vers les étoiles et la voie lactée, de fêtes et de brocantes.

L’ordinateur a bel et bien ce pouvoir de créer deux nouvelles races : celles des dominants virtuels et connectés et celle des dominés qui seront à leur service ; en somme de nouveaux esclaves cybernétiques…

Depuis la pandémie actuelle due à la propagation du nouveau Coronavirus appelée par les chercheurs et scientifiques d’un nom de code presque militaire Covid 19, le télétravail s’est développé outre mesure à cause du confinement et n’a fait qu’isoler encore plus les « non connectés » qui n’ont ni ordinateur ni connexion internet ni téléphone portable.

Ceux par contre qui possèdent un ordinateur, une connexion, un téléphone portable et qui par obligation de leur employeur sont appelés à demeurer chez eux pour travailler à distance sont coupés de toutes relations humaines extérieures, sauf au travers de leurs écrans. Ce sont des relations de « service » et non des relations humaines. Comment ne pas faire naître alors des symptômes d’autisme et n’avoir avec l’extérieur qu’une relation technique sans affect et surtout teintée de peur et même parfois de panique d’attraper le virus ? Virus très largement médiatisé du matin au soir avec radio, télévision, journaux, quitte à vous amener à l’écœurement, au dégoût, à la névrose ou à la folie.

Il n’y a qu’à voir les cabinets des psychiatres et des psychologues après le confinement. Le résultat d’un isolement forcé dans un environnement déterminé et « fini » sans horizon et sans possibilité de se projeter « hors » de soi, sauf à heure fixe avec une attestation, la sensation de n’avoir pour avenir que l’incertitude du lendemain, la peur, l’angoisse, le stress, le mal-être ; toutes ces maladies de l’esprit sont en fait liées à une impuissance psychique que l’on nous a infligé depuis longtemps : celle de ne pas savoir reconnaître notre âme et dialoguer avec elle, de simplement savoir que nous les humains ne sommes pas destinés à n’être que des prolongations d’une puissance cybernétique phénoménale que nous serons de toute manière incapables de maîtriser puisque nous ne pouvons pas dépasser la vitesse de la lumière. Et le vrai responsable de l’accroissance de cette impuissance psychique est l’environnement cybernétique qui nous a littéralement ligotés à nos écrans. Nous ne sommes plus que des « prothèses » informatiques, des pilotes de logiciels, des unités numériques, des cobayes de la science.

Dans les foyers et dans les familles, plus de dialogue, plus d’échange, uniquement des tablettes et des portables pour ne pas se trouver en face l’un de l’autre, échappant ainsi au rituel tribal de la réunion de famille, qui est, il est vrai parfois teinté de prise de pouvoir ou de règlement de compte. Ton seul véritable ami sera donc ton smartphone puisque lui seul te comprend, te connaît et sait même anticiper sur tes désirs. Le smartphone fera de toi un petit dieu indépendant et invulnérable, décuplera ton sentiment d’avoir l’impression d’être ton propre maître en totale liberté d’action et de conscience. C’est ainsi que s’est développée chez les adolescents cette dépendance affective, cette addiction. Même avec les enfants à qui l’on offre à Noêl de faux smartphones en plastique pour faire comme les grands, les habituant dès leur plus jeune âge à cette future dépendance…

Mais lorsque Bernard Stiegler parle de disruption, il s’adresse tout d’abord aux dirigeants, qu’ils soient politiques ou économiques, à ceux qui voudraient bien pouvoir contrôler ce flux ininterrompu d’informations mais qui de toute manière arrivent toujours trop tard, puisque la technologie de la disruption consiste en une technologie de rupture avec une technologie trop ancienne pour la remplacer par une autre plus innovante et qui donc dominera le marché.

Donc notre société est folle, elle est devenue même toxique, polluante, prédatrice, déshumanisée et incapable de nous aider à nous relier à nous-mêmes. Le seul refuge nous pouvons le trouver en nous recentrant sur ce que nous avons de plus précieux : la conscience. Notre conscience une et indivisible nous permet d’exister à part entière en développant nos facultés créatrices, en utilisant les supports informatiques non pas comme des prothèses mais comme des outils qui prolongent notre intelligence.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

LIENS INTERNET

Bernard Stiegler « Dans la disruption, comment de pas devenir fou »

http://www.editionslesliensquiliberent.fr/livre-Dans_la_disruption-484-1-1-0-1.html

https://www.rendezvousdesfuturs.com/emissions/bernard-stiegler-disruption-ne-devenir-fou/

https://logontime.fr/disruption-numerique/

https://fr.wikipedia.org/wiki/Bernard_Stiegler

 

LEXIQUE

Cybernétique : Science des communications et de la régulation dans l'être vivant et la machine. La cybernétique est à l'origine de l'informatique.

 

Disruption : Ouverture brusque d’un circuit électrique.

Scientifique: Technologie de rupture (une technologie de rupture dite aussi rupture d'innovation est une innovation technologique qui porte sur un produit ou un service et qui finit par remplacer une technologie dominante sur un marché.